Les débats s’annoncent, les ambitions se précisent, les stratégies se dessinent déjà.
À l’approche des élections, les discours politiques se multiplient, les partis peaufinent leurs programmes, et les citoyens espèrent des engagements capables de transformer leur quotidien.
Mais au cœur de cette effervescence démocratique, une voix demeure absente : celle des enfants.
Ils ne votent pas, ne militent pas, n’apparaissent pas dans les panels télévisés, et pourtant, chaque décision politique trace les contours de leur avenir.
Chaque décision budgétaire, réforme éducative, politique de santé ou lacune dans la justice pour mineurs peut transformer durablement leur quotidien. Quand l’éducation se fragilise, un enfant abandonne l’école. Quand les services de santé sont insuffisants, un enfant fragile risque de perdre la vie. Quand la protection juridique est faible, une génération entière grandit dans l’incertitude et l’insécurité.
L’objectif de cet article est donc d’interroger la place des enfants dans le processus électoral et de montrer comment les élections influencent directement le respect et la mise en œuvre de leurs droits. Il s’agit également de souligner le rôle des juristes, des institutions, des ONG et de la société civile pour garantir que l’intérêt supérieur de l’enfant guide les choix politiques.
Pour atteindre cet objectif, l’article s’articule autour de quatre grands axes :
- Les droits de l’enfant : une exigence juridique avant tout : rappel du cadre normatif international et africain et des obligations des États.
- Les élections : un moment décisif pour les droits de l’enfant : comment les choix électoraux influencent concrètement la vie des enfants et l’importance d’intégrer les droits de l’enfant dans les programmes politiques.
- Le rôle des juristes et des institutions publiques : leur contribution pour garantir le respect des droits de l’enfant et la mise en œuvre des engagements.
- Le rôle des ONG et de la société civile : comment la société civile et les organisations non gouvernementales peuvent porter la voix des enfants et influencer positivement les programmes et politiques publiques.
Et si, cette fois, chaque programme électoral commençait par l’enfant ? Si chaque citoyen, candidat et institution plaçait l’intérêt supérieur de l’enfant au centre des priorités politiques, alors les choix faits aujourd’hui ne seraient pas seulement des promesses pour demain : ils seraient le fondement d’une société plus juste, plus humaine et durable.
I. LES DROITS DE L’ENFANT : UNE EXIGENCE JURIDIQUE AVANT TOUT
La protection de l’enfant ne relève pas uniquement d’une question morale ou humanitaire : elle constitue une obligation juridique pour tous les États. Les instruments internationaux et régionaux consacrent clairement ces droits et imposent aux gouvernements des responsabilités précises.
A. Le cadre normatif international et africain
Au niveau international, la Convention relative aux droits de l’enfant (CDE, 1989) représente le texte de référence. Ratifiée par la quasi-totalité des États africains, elle consacre des droits fondamentaux dans plusieurs domaines : survie et développement, santé, éducation, protection contre la violence et l’exploitation, et participation de l’enfant à la vie sociale et culturelle.
Au niveau continental, la Charte africaine des droits et du bien-être de l’enfant (1990) complète la CDE en insistant sur le rôle des États pour garantir l’accès à l’éducation, la santé, la justice adaptée aux mineurs et la protection contre toutes les formes de maltraitance ou d’exploitation.
Ces conventions ne restent pas de simples engagements internationaux : elles sont intégrées dans les législations nationales, que ce soit dans la Constitution, les codes de protection de l’enfant, la législation éducative, sanitaire ou judiciaire. Cette incorporation confère aux textes internationaux une force obligatoire à l’échelle locale, permettant aux citoyens, aux juristes et aux institutions de se référer à ces normes pour exiger le respect des droits de l’enfant.
B. L’obligation pour les États de placer l’enfant au cœur des politiques publiques
Le principe directeur de tous les textes relatifs aux enfants est l’intérêt supérieur de l’enfant, énoncé à l’article 3 de la CDE. Il impose que toutes les décisions politiques, économiques ou sociales tiennent compte de leur impact sur la vie et le développement des enfants.
Concrètement, cela signifie que les gouvernements doivent :
- Élaborer des politiques éducatives et sanitaires accessibles et de qualité ;
- Allouer des budgets suffisants et transparents pour la mise en œuvre de ces politiques ;
- Créer des institutions dédiées à la protection de l’enfance et garantir leur efficacité ;
- Assurer un suivi et une reddition de comptes réguliers, tant au niveau national qu’international.
Ainsi, intégrer les droits de l’enfant dans les programmes politiques n’est pas une option ou un acte philanthropique : c’est une obligation légale et éthique, renforcée par l’incorporation des conventions internationales dans les lois nationales.
En plaçant les droits de l’enfant au cœur des décisions politiques, les gouvernements respectent non seulement leurs engagements internationaux, mais contribuent également à bâtir des sociétés stables, équitables et durables, où chaque enfant peut grandir en sécurité, éducation et dignité.
II. LES ELECTIONS : UN MOMENT DECISIF POUR LES DROITS DE L’ENFANT
Les élections sont bien plus qu’un processus de désignation de dirigeants : elles déterminent la direction politique, sociale et budgétaire que prendra un pays pour plusieurs années. Chaque programme électoral, chaque promesse et chaque choix politique influence directement la vie des enfants, même s’ils ne votent pas eux-mêmes.
A. Le lien entre choix électoraux et politiques de l’enfance
Les décisions prises par les gouvernants élus ont des répercussions concrètes sur :
- L’éducation : le financement des écoles, la formation des enseignants, la gratuité des manuels scolaires ou la construction d’infrastructures scolaires dans les zones reculées.
- La santé : les politiques de vaccination, la nutrition infantile, l’accès aux soins essentiels et la lutte contre les maladies infantiles.
- La protection sociale et juridique : la mise en place de services de protection contre les abus, l’exploitation et le travail des enfants, ainsi que l’adaptation du système judiciaire aux besoins des mineurs.
Ainsi, un programme électoral qui ignore ces priorités peut compromettre durablement les droits de l’enfant, tandis qu’un programme centré sur l’enfance transforme les promesses en obligations juridiques et en actions concrètes.
B. Intégrer les droits de l’enfant dans les programmes politiques
Intégrer les droits de l’enfant dans les programmes électoraux n’est pas seulement souhaitable, c’est une exigence légale et éthique, en cohérence avec les obligations internationales et nationales des États.
Pour ce faire, les candidats et partis politiques doivent :
- Démontrer que l’intérêt supérieur de l’enfant guide leurs propositions et priorités ;
- Prévoir des mesures budgétaires claires et réalistes pour garantir l’accès à l’éducation, à la santé et à la protection sociale ;
- Assurer que la justice pour mineurs est accessible et adaptée, conformément aux conventions internationales incorporées dans la législation nationale ;
- Définir des indicateurs de suivi et d’évaluation pour rendre compte des résultats obtenus et permettre à la société civile de vérifier l’effectivité des engagements.
Par exemple, un programme qui prévoit la création de centres de protection de l’enfance dans les zones rurales, ou l’instauration d’unités spécialisées pour les mineurs dans les tribunaux, traduit directement les obligations juridiques en mesures concrètes et vérifiables.
Les élections constituent ainsi un moment de vérité : elles révèlent non seulement les priorités des candidats, mais aussi leur capacité et leur volonté de respecter les droits de l’enfant, de manière conforme aux textes internationaux et aux lois nationales.
III. LE ROLE DES JURISTES ET DES INSTITUTIONS PUBLIQUES
Si les élections déterminent les priorités politiques, leur traduction en actions concrètes dépend en grande partie de l’engagement des juristes et des institutions publiques. Ces acteurs jouent un rôle central pour garantir que les droits de l’enfant, inscrits dans les conventions internationales et les lois nationales, ne restent pas lettre morte.
A. Les juristes : garants du respect des droits de l’enfant
Les juristes : magistrats, avocats, universitaires et experts en droit de l’enfant, interviennent à plusieurs niveaux :
- Analyse et conseil juridique : ils évaluent les programmes électoraux à la lumière des obligations internationales et nationales, identifiant les engagements conformes ou insuffisants.
- Plaidoyer et sensibilisation : ils sensibilisent les candidats, les partis et le public à l’importance de l’intérêt supérieur de l’enfant et aux obligations légales qui en découlent.
- Suivi et contrôle : après les élections, ils peuvent suivre la mise en œuvre des engagements et recourir aux voies légales pour dénoncer les manquements, garantissant ainsi la reddition de comptes.
Ainsi, les juristes ne se limitent pas à interpréter le droit : ils transforment les normes juridiques en instruments de protection concrète de l’enfance.
B. Les institutions publiques : piliers de la gouvernance protectrice
Les institutions publiques jouent un rôle complémentaire et indispensable dans la protection des droits de l’enfant, allant bien au-delà de la simple supervision administrative :
- Coordination et planification stratégique
- Les ministères sectoriels (éducation, santé, protection sociale) doivent élaborer des plans d’action cohérents et intégrés, alignés sur les conventions internationales et les lois nationales.
- Les conseils nationaux pour la protection de l’enfant assurent la coordination entre les différents ministères, ONG et partenaires internationaux, pour éviter les doublons et renforcer l’efficacité des politiques publiques.
- Suivi et évaluation des politiques publiques
- Les institutions doivent mettre en place des systèmes de suivi et d’évaluation pour mesurer l’impact réel des programmes sur la vie des enfants.
- Des rapports réguliers et accessibles au public garantissent la transparence et permettent à la société civile et aux juristes de contrôler l’application effective des engagements pris par l’État.
- Mécanismes de reddition de comptes et sanctions
- Les institutions doivent disposer de procédures claires de reddition de comptes pour les responsables publics, afin que toute violation des droits de l’enfant puisse être signalée, sanctionnée et corrigée.
- Cela inclut des audits réguliers, la publication de rapports parlementaires et l’accès facilité aux tribunaux compétents pour les recours collectifs ou individuels.
- Promotion de la participation de l’enfant
- Les institutions publiques ont la responsabilité de créer des espaces où les enfants peuvent exprimer leurs besoins et opinions, conformément aux articles 12 et 13 de la CDE.
- Ces mécanismes peuvent inclure des conseils consultatifs d’enfants, des forums nationaux ou locaux et des consultations dans le cadre de l’élaboration des politiques publiques.
- Renforcement des capacités et formation des acteurs
- Les institutions doivent former régulièrement le personnel administratif, éducatif et judiciaire sur les droits de l’enfant et leur mise en œuvre pratique.
- Elles doivent également sensibiliser les décideurs politiques pour qu’ils intègrent systématiquement l’intérêt supérieur de l’enfant dans chaque décision stratégique.
En combinant ces différentes responsabilités, les institutions publiques deviennent des piliers incontournables pour assurer que les droits de l’enfant soient réellement protégés, et non de simples principes figurant dans les textes légaux. Elles permettent de transformer les obligations juridiques en actions concrètes et mesurables, garantissant ainsi que l’intérêt supérieur de l’enfant guide effectivement la gouvernance nationale.
IV. LE ROLE DES ONG ET DE LA SOCIETE CIVILE : LA VOIX DES SANS-VOIX
Si les juristes et les institutions publiques assurent la dimension légale et institutionnelle de la protection de l’enfant, les ONG et la société civile constituent un relais indispensable pour porter la voix des enfants et influencer positivement les politiques publiques. Leur rôle est essentiel pour garantir que les engagements électoraux se traduisent en actions concrètes et durables.
A. Les ONG comme acteurs de plaidoyer et de veille
Les organisations non gouvernementales jouent plusieurs rôles stratégiques :
- Plaidoyer auprès des décideurs : elles incitent les candidats et partis politiques à intégrer explicitement les droits de l’enfant dans leurs programmes, et à respecter les obligations juridiques internationales et nationales.
- Veille citoyenne et suivi des engagements : elles évaluent la mise en œuvre concrète des promesses électorales et alertent en cas de manquements ou de retard, garantissant la reddition de comptes.
- Campagnes de sensibilisation : par des publications, ateliers, conférences et actions médiatiques, elles mobilisent l’opinion publique pour faire de l’enfant une priorité dans le débat électoral.
- Support aux initiatives locales : elles accompagnent la mise en œuvre de projets en faveur des enfants, notamment dans l’éducation, la santé et la protection contre les abus ou le travail des enfants.
Ces actions créent une pression constructive sur les autorités publiques, les incitant à respecter leurs engagements et à renforcer l’intérêt supérieur de l’enfant dans toutes les politiques.
B. La société civile comme moteur de participation démocratique
Au-delà des ONG, la société civile, associations communautaires, médias, leaders d’opinion, jeunes militants et citoyens engagés, joue un rôle complémentaire et vital :
- Éducation et sensibilisation des électeurs : elle informe le public sur l’importance de considérer les droits de l’enfant dans le choix des candidats.
- Mobilisation citoyenne : elle encourage la participation collective et la vigilance, afin que les décisions politiques soient évaluées non seulement selon les promesses, mais selon leur impact réel sur les enfants.
- Collaboration avec juristes et institutions : elle contribue à créer des mécanismes de suivi et de reddition de comptes, garantissant que les droits de l’enfant soient protégés avant, pendant et après les élections.
- Innovation et expérimentation sociale : la société civile peut proposer des projets pilotes ou des initiatives locales, offrant des modèles concrets qui inspirent les politiques publiques.
Grâce à ce rôle actif, ONG et société civile deviennent le contre-pouvoir nécessaire pour transformer les engagements électoraux en actions tangibles, permettant aux enfants de devenir, indirectement, des acteurs de leur propre protection et développement.
Placer l’enfant au centre des programmes électoraux n’est pas seulement un geste symbolique : c’est une exigence juridique, morale et politique. Chaque décision prise aujourd’hui a un impact direct sur le bien-être, la sécurité, l’éducation et le développement des générations futures. Les élections, moment clé de la vie démocratique, constituent une occasion unique de garantir que l’intérêt supérieur de l’enfant guide les choix politiques.
Les candidats et partis politiques doivent intégrer concrètement les droits de l’enfant dans leurs programmes et démontrer par des engagements précis leur volonté de les respecter. Les juristes et institutions publiques jouent un rôle central pour veiller à l’application effective des lois et conventions, garantir la transparence et assurer la reddition de comptes. Les ONG et la société civile, quant à elles, portent la voix des enfants, sensibilisent l’opinion et exercent une pression constructive sur les décideurs, transformant les promesses en actions concrètes.
Il ne s’agit pas seulement de respecter des obligations légales, mais de construire une société plus juste, plus humaine et durable, où chaque enfant peut grandir en sécurité, en éducation et en dignité.
« Et si, cette fois, chaque programme électoral commençait réellement par l’enfant ? »
Chaque acteur, candidat, juriste, institution ou citoyen engagé, a un rôle à jouer pour que cette question cesse d’être rhétorique et devienne réalité. L’avenir de notre société se mesure à la place que nous accordons à ceux qui ne peuvent encore voter : nos enfants.
Juda N’GUESSAN
Spécialiste en Droit International des droits de l’homme / Responsable du pole chargé des affaires sociales, des investigations et du contentieux du RéJADE
judanugessan35@gmail.com / +225 0757646617